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Cette traduction ne cherche ni à embellir le réel, ni à le réduire à une image folklorique destinée à la seule consommation; mais à le transmettre tel qu’il est: vivant, complexe, politique et traversé par la satire. C’est pourquoi j'ai respecté le texte original dans sa tonalité, son souffle caricatural et ses références syriennes et levantines, sans les soumettre à un appareil explicatif qui en aurait neutralisé la force. L’objectif est de faire entendre au lecteur francophone une parole à la fois visuelle et culturelle; et non un simple objet exotique, détaché de son contexte.
*Les termes arabes translittérés suivent une graphie simplifiée visant à préserver la prononciation levantine.
Président sans raison… et sans gêne
Dessin de presse
Conception, dessins et mise en page: Saad Hajo
Direction artistique: Fadi Al-Assaf
Couverture: Président sans raison, pastel sur papier.
Dos du livre: Ṭayyârah, dessin numérique.
Dessins: Saad Hajo
Traduction: Rana Karout
Les dessins réunis dans ce livre ont tous déjà été publiés, avec mention des droits, dans plusieurs journaux, sites web, réseaux sociaux et chaînes de télévision.
Tous droits réservés au peuple syrien qui s’est soulevé contre le tyran © 2026.
Remerciements à:
Sayed Mahmoud, Abdulwahab Al-Hammadi, Wafai Laila, Rana Karout, Samer Al-Kadri, Mohammed Terro, Fadi Yazji, Anas Homsi, Faraj Bayrakdar, Reem Deeb, Sahar Burhan et à la Mémoire Créative de la Révolution Syrienne.
La maison Mamdouh Adwan pour l’édition et la distribution n’est pas responsable des opinions de l’auteur et de ses idées. Les points de vue exprimés dans ce livre n’engagent que l’auteur et ne reflètent pas nécessairement ceux de la maison d’édition.
ISBN: 978-9933-701-73-4, Première édition, 2026
Si tu avais quelque mérite,
il te suffirait d’avoir été contre lui
de l’avoir consigné
d’avoir dit ce qui va plus loin que sa personne
d’avoir pris notre vengeance,
comme il convient
et comme il se doit
pour un tyran.
Wafai Laila, poète syrien
journaliste égyptien
Il ne suffit pas de qualifier Saad Hajo «d’aventurier» pour le décrire. J’ai aimé ses dessins avant même de le rencontrer, et l’un d’eux a longtemps décoré mon bureau. Lorsque je l’ai enfin connu, vingt ans plus tard, j’ai compris qu’il portait toutes les qualités que j’attends d’un ami.
Saad ne cesse ni de penser, ni de travailler. Il possède un atelier de doigts intelligents qui lui permettent de donner forme à ses rêves, dont ce livre, témoignage nécessaire sur les ruines que son pays a traversées— des ruines désormais visibles par tous.
En général, les gens écrivent des livres parce qu’ils veulent dire quelque chose destiné à durer. Et ce que Saad cherche ici dépasse l’effet passager du dessin de presse, même l’impact de ses conversations brillantes, pleines d’ironie et de sens du paradoxe. Hajo est un conteur (ḥakawâtî) inné, toujours dans une performance vivante, capable d’incarner ce qu’il raconte avec une étonnante aisance expressive, passant d’une voix à une autre, sans artifice, ni excès.
À partir de cette dimension performative, l’on peut lire son livre: il observe le clan Assadien comme une troupe jouant ses rôles, tandis que lui, il adopte la position du spectateur, brisant l’illusion par le commentaire, détournant le récit comme le ferait un auteur de scènes.
Il raconte après coup, lorsque l’histoire est déjà arrivée à sa fin, et devient alors nécessairement matière à condensation et synthèse. Le dessinateur utilise là les outils du dessin: dire tout avec une seule ligne.
Dans ce livre, Hajo atteint plusieurs buts d’un seul geste. Il ravive d’abord la place de l'album de caricature dans la bibliothèque arabe, affaiblie par le désintérêt progressif des maisons d’éditions pour ce genre. D’ailleurs, le lecteur a été privé pendant des années de ces ouvrages qui développent la conscience visuelle et l’intérêt pour l’espace public.
Il s’inscrit ainsi dans la continuité de grands noms comme Hajjaj, Bahgat Othman, Nabil Samalouty, Salah Jahin, Mohieddine Al-Labbad, Mahmoud Kahil, Pierre Sadek et Habib Haddad, tout en mettant en exergue une génération intermédiaire (Imad Hajjaj, Amr Selim, etc.), confrontée au recul du dessin de presse dans les médias.
Hajo brise également le monopole des écrivains et des politiciens sur la narration et «la vérité», en proposant une lecture visuelle de l’histoire, souvent plus directe et plus fidèle aux événements documentés, depuis le début de la transmission dynastique du pouvoir en Syrie.
Son récit n’est pas une déposition, ni une prise de position; mais une reconstruction personnelle de l’histoire telle qu’il l’a vécue et comprise. Fidèle à la maxime: «les tyrans attirent les envahisseurs», il propose une lecture anticipatrice du destin syrien.
Hajo joue avec un héritage artistique déjà riche. Il dialogue avec les œuvres qui ont traité la figure du dictateur, notamment celles de Bahgat Othman ou de Hajjaj, où le pouvoir est analysé comme une force destructrice qui dévore la société et elle-même.
Dans ses dessins, il cherche moins à illustrer la dictature qu’à en démonter les mécanismes. Il évite la caricature facile, refusant la simple moquerie des traits, dans le but d’atteindre une lecture plus profonde des structures de pouvoir.
Son travail s’inscrit souvent dans une seule unité corporelle : le clan Assadien, devenu un corps symbolique réorganisé et répété. Le corps devient langage, et la dictature dépasse la géographie pour s’inscrire dans une logique globale de domination et de complicités internationales.
Après 2011, les traits de Bachar Al-Assad, tels que dessinés par Hajo, révèlent une figure déstabilisée, comme absente de la scène qu’il occupe. Son visage semble parfois divisé, incohérent, comme traversé par une fracture interne.
La propagande officielle a contribué à saturer l’espace public de son image : le chef militaire, le père, le professeur, le paysan… (une stratégie d’occupation de la mémoire collective).
Hajo s’appuie aussi sur des références mythologiques et historiques: Œdipe, Caligula, Shakespeare ou Chaplin, pour montrer que la fascination pour le pouvoir contient toujours une part de destruction.
Dans ses dessins, la dictature devient une matière plastique qu’il déconstruit. Il étend ce travail à d’autres figures politiques comme Kadhafi, Ben Ali, Trump ou Netanyahou, chacun devenant une forme visuelle particulière du pouvoir.
Pour Hajo, la réaction de la figure représentée est essentielle: elle ouvre l’accès à sa lecture. Les dictateurs disparaissent vite après leur chute, mais Al-Assad persiste comme figure centrale de son œuvre.
Le dessinateur explore ainsi les contradictions du pouvoir : son costume militaire, sa posture, ses gestes, ses transformations successives entre peur, assurance et dérive autoritaire.
Dans certaines séries, il transforme Al-Assad en objet, en animal, ou en signe linguistique détourné, exploitant les jeux de langage populaires et les métaphores du quotidien syrien.
À travers ces détournements, Hajo inscrit son travail dans une tradition plus ancienne du grotesque et de la satire visuelle, où le corps du pouvoir est déformé pour en révéler la fragilité.
Son œuvre témoigne ainsi d’un dialogue permanent avec la violence politique; mais aussi avec la mémoire collective et les récits populaires du Levant.
Le dessin devient alors un espace de résistance; encore un espace d’invention, où le dictateur est transformé en matière artistique, en figure instable et décomposée.
Pour conclure, le travail de Saad Hajo montre que jouer avec le dictateur n’est jamais neutre: c’est une manière de le désarmer symboliquement, tout en produisant une forme de mémoire visuelle persistante.
L’entrelacement du collectif et de l’individuel, et des styles artistiques
autrice pour la jeunesse et les adultes
Entre ses pages, cet album de dessins de presse déploie une ligne chronologique qui s’étend sur un quart de siècle de règne d’un tyran ayant hérité du pouvoir de son père, puis l’ayant exercé avec une violence accrue, mais avec moins d’intelligence émotionnelle et de finesse sociale. Le tout se déroule sur fond du dicton: «tel le lionceau, tel le lion», lui qui tamponne les diplômes des élèves de sa tête semblable à une aubergine renversée, et fait revêtir aux enfants comme aux adolescents un uniforme militaire identique pour aller à l’école. Quelle enfance ce malheureux garçon a-t-il donc vécue ?
Sur le plan des supports et des techniques, cette évolution se manifeste dès le point de départ, sur la couverture, où le caricaturiste a recours à un portrait du président déchu réalisé au pastel sur papier, un matériau non contemporain, poussiéreux et presque immatériel. À l’autre extrémité, nous découvrons un dessin numérique, résolument moderne, où le «héros» de l’histoire tourne le dos à son pays dévasté, à des millions de citoyens enlevés, détenus, tués ou déplacés, ainsi qu’à une poignée de journalistes et de politiciens qu’il a fait assassiner au Liban, parce qu’ils aspiraient à une trajectoire et à un destin différents dans leurs frontières étroites. À la fin, Bachar apparaît en fuite ; sur son cou de girafe— tel un poste de surveillance et de contrôle— subsiste la trace d’une paume rouge, que nous appelons chez nous un saḥsûḥ, une gifle consistant à faire peur— par la parole comme par le geste— à celui qui est différent, afin de le ramener dans le rang et de l’intimider; il en a été ainsi pour beaucoup ces derniers temps— avant lui comme après lui. En Syrie, on appelle cela une ṭayyârah (avion); peut-être y avait-il là, déjà, le présage du destin d’un homme qui a régné de manière imprévisible sur tous les ressorts essentiels de sa vie, semant partout la ruine.
Entre ces deux images— la première et la dernière— les formes et les formats des dizaines d’autres dessins se déploient dans toute leur diversité: certains deviennent panoramiques, complexes et amples, pour donner corps à de grands événements dramatiques, sanglants ou chimiques, dans une palette de couleurs incendiaires ; d’autres, minimalistes, se réduisent à une simple ligne esquissant le visage d’un instituteur meurtrier, dont les traits se muent en lames et les yeux tournent jusqu’à se dissiper, à force de plonger dans les formes les plus extrêmes de la violence, à l’aide d’une palette de couleurs froides; d’autres encore, prennent la forme d’esquisses saisies à la hâte, en noir et blanc, de moments dignes d’être consignés avant d’être emportés par l’accélération des guerres de notre géographie.
Née dans la partie appelée l’ouest de Beyrouth, avant la conférence de Taëf, à une époque où le journal Al-Safîr était pour nous ce qu’est une man’ûcheh (galette) au thym, simple et familière, cette publication a constitué— pour moi comme pour beaucoup de celles et ceux de ma génération— le premier pont visuel vers les œuvres de l’artiste Saad Hajo, dans ce carré devenu familier, pendant plus de dix ans, en dernière page. Puis j’ai entendu sa voix pour la première fois, par hasard, au cours d’un entretien sur les ondes de ṣawt al-cha‘b (voix du peuple), sur la fréquence 103,7— une radio que connaissait une gauche tout juste sortie, épuisée, des guerres confessionnelles, et qui faisait office d’espace pour la culture urbaine, des exclus, avec leurs élites et leurs innovants.
J’ai alors été surprise par son accent levantin (châmî), et par sa façon de dire «caricatére» et non «caricature» comme nous, avec notre francophonie et nos lèvres en «u». Je l’avais toujours cru libanais, tant il parvenait à tourner en dérision, avec une sensibilité aiguë, notre réalité politique et le labyrinthe de nos ruelles.
Tout cela a quelque chose d’étrange, presque d’invraisemblable. Et peut-être la seule chose juste est-elle que Hajo revienne, depuis son exil lointain, dans une visite elle aussi inattendue, à ses racines, traversant la ville où il avait amorcé sa trajectoire professionnelle, pour ironiser, cette fois, d’aussi près du palais du peuple. Alors il rit, et nous rions avec lui, pour mille et une raisons, jusqu’à ce que les larmes nous montent aux yeux, en pensant à celles et ceux qui ont disparu dans les souterrains de la torture avant d’avoir pu être témoins de cette chute survenue à la légère, sans dernier rugissement.
Avant de commencer, convenons que le dénommé Bachar Al-Assad (l’ancien président en fuite) n’aurait jamais pu rêver— et que la chance elle-même ne semblait nullement disposée à le lui accorder— de devenir du jour au lendemain président de la République arabe syrienne sans que son père Hafez Al-Assad n’ait pris le pouvoir en 1970, puis accédé à la présidence de la République, le lundi 22 février 1971, alors que la Constitution stipulait à l’époque que l’âge minimum pour être élu président était de quarante ans.
Hafez, comme tout tyran classique, une fois son pouvoir consolidé, fit orner les espaces publics et les institutions de ses statues (détruites plus tard), de ses portraits (déchirés eux aussi par la suite), ainsi que de ses slogans et injonctions. L’une des formules diffusées par le ministère des Transports et des Communications figurait sur les panneaux routiers: «N’accélère pas, car la mort est plus rapide!»
Bassel, fils de Hafez— le cavalier d’or, le camarade parachutiste, puis plus tard le commandant martyr—, candidat le plus favori à l’héritage du pouvoir paternel «sans la moindre contestation», le vendredi 21 janvier 1994, alors qu’il se rendait à l’aéroport international de Damas, pour partir en vacances de ski dans les Alpes, ne respecta pas les consignes et dépassa la vitesse autorisée. Il mourut à l’aube, au volant de sa Mercedes-Benz, à 240 km/h, dans le brouillard. Sa voiture percuta une barrière à l’entrée de l’aéroport et il décéda sur le coup, faute d’avoir attaché sa ceinture de sécurité.
Après le combat du père dirigeant contre une maladie maligne à son image, Hafez échoua à vaincre ce mal incurable, à le placer en résidence surveillée, à l’emprisonner ou même à l’exiler, comme il l’avait fait avec ses autres adversaires. Il mourut le samedi 10 juin 2000.
Son fils Bachar, ophtalmologue, prit le pouvoir après de chaleureux applaudissements et un amendement constitutionnel «mineur», adopté à l’unanimité par un Parlement aux ordres, qui portait l’âge minimum de candidature à la présidence de quarante à trente-quatre ans.
Bachar Al-Assad accéda donc au pouvoir à l’âge de trente-quatre ans, dix mois et six jours, le lundi 17 juillet 2000.
Ainsi, Bachar n’aurait jamais pu rêver de devenir président si son père n’avait pas pris le pouvoir par la force en 1970.
Nous sommes d’accord ?
Très bien, commençons!
«Les “membres” de cette famille “peu recommandable” sont nombreux; il semble même qu’elle ait gouverné une grande partie de l’histoire. Les grands livres sur le sujet donnent à penser que le nombre de “tyrans” et de “despotes” dépasse largement celui des gouvernants bienveillants ou vertueux, et que ces tyrans ont toujours suscité la haine et la peur, sans jamais inspirer ni amour, ni admiration.»
(Collection ‘Âlam Al-Ma‘rifah, n° 183, Le Tyran, Imâm ‘Abd Al-Fattâḥ Imâm)
Le samedi 10 juin 2000, après un combat du «père dirigeant» contre une maladie maligne, à son image, Hafez Al-Assad échoua à assassiner ce mal incurable, à le placer en résidence surveillée, à l’emprisonner, ou même à l’exiler, comme il l’avait fait avec ses autres adversaires. Il mourut.
Le lundi 17 juillet 2000, son fils Bachar— ophtalmologue— accéda au pouvoir, sous des applaudissements nourris et à la faveur d’un amendement constitutionnel «minime», adopté à l’unanimité par un parlement d’une unanimité sans faille, abaissant l’âge minimum requis pour se porter candidat à la présidence de quarante à trente-quatre ans, l’âge même de Bachar.
Bachar n’aurait donc jamais pu rêver de devenir président sans que son père ne se soit emparé du pouvoir, par la force en 1970.
«La création artistique est l’une des plus anciennes formes connues du comportement humain.»
(Extrait de La Psychologie de l’Art, Georges Mather)
La caricature est, à mes yeux, «l’art d’exagérer la réalité… telle qu’elle est». Elle cherche à révéler ce que les autorités, les communautés et même les individus tentent de dissimuler— volontairement ou non— dans les détails importants d’un événement, ou d’un contexte donné. C’est un art qui recourt à l’exagération pour la satire, ou pour la critique sociale et politique; un art qui tente de repérer les zones de tension cachées d’un événement, et de les mettre au jour; un art qui avance dans les champs de mines de la crispation et de la morosité, pour les arracher et y semer le sourire. Et ce genre d’art, selon Theodor Adorno, «vise à offrir l’expérience de la liberté à ceux qui en sont privés, au point de présenter cette liberté comme si elle était déjà réalisée».
Albert Einstein a dit: «La majeure partie du savoir n’est rien d’autre qu’un polissage des idées quotidiennes». Avant lui, Karl Marx a écrit: «L’histoire se répète deux fois, une première fois comme tragédie, une seconde fois comme farce; et ce que nous voyons maintenant, c’est la farce.» Si l’on réunit ces deux formules, l’on peut proposer, à mon sens, une autre définition de la caricature : «La caricature, c’est le recyclage quotidien et satirique de l’histoire.»
À première vue, à deuxième vue et peut-être même à troisième vue, il peut sembler que la violence et le combat armé soient la solution la plus évidente, et presque la seule, pour mettre fin à la tyrannie d’un dirigeant, ou à la domination d’une famille reposée sur la poitrine d’un peuple depuis plus de cinquante ans.
Mais attendons un instant. La caricature a-t-elle un rôle à jouer dans l’histoire? La satire a-t-elle un effet ou une portée? Si l’on admet que l’affrontement décisif entre les deux camps est inévitable, et que l’histoire est le témoin fidèle et constamment documenté de la lutte des peuples pour reconquérir leur liberté et leur émancipation; alors il faut, parfois, pour briser la force de l’oppression du tyran et de l’occupant, une violence populaire en retour.
J’aime comparer les caricaturistes, ainsi que la satire populaire, à ces cavaliers qui avancent devant les armées et livrent le premier duel, avant que les tambours de guerre ne résonnent.
On lit, dans Le rire comme histoire destructrice, de Berri Sanders: «… Un seul rire moqueur peut anéantir les plus forts des hommes, en portant son coup mortel sur leur point faible, avec une telle adresse qu’il ne laisse pas de cicatrice visible, mais une blessure qui demande toute une vie pour guérir…»
Les caricaturistes syriens— certains sont morts sous la torture, d’autres ont été assassinés, d’autres encore ont eu les doigts brisés—, ainsi que la moquerie aiguë du peuple à travers des formules comme: «C’est ton tour, docteur» ou «Vole et éclate, oh Bachar!» ont joué ce rôle dans le premier affrontement.
En face, cette satire sérieuse a rencontré une autre satire, lourde, vulgaire et particulièrement indigeste, telle que la déclaration d’une présentatrice de la chaîne d’information syrienne, affirmant que: «les habitants du quartier Al-Midan remercient leur Dieu pour les fortes pluies tombées», en commentaire à une manifestation anti-régime qui avait eu lieu dans ce quartier de Damas.
La caricature a donc mis à terre l’aura factice du tyran; elle a joué un rôle majeur dans le déclenchement de la révolution, puis dans tous les détails du conflit et de ses différentes phases.
Il réunit une sélection de dessins satiriques dont le sujet est Bachar Al-Assad, en tant que président «élu», ayant hérité d’un régime républicain de son père. Je me suis fait le serment de le dessiner chaque jour, que le dessin soit publié ou non, jusqu’au moment de sa chute que je tenais, comme beaucoup d’autres, pour inévitable, tôt ou tard, en raison du soutien aussi étrange qu’acharné apporté à son système corrompu, meurtrier et dévastateur contre les hommes et la pierre, par de grandes puissances, des États du Moyen-Orient, des milices et des mercenaires ; un soutien féroce destiné à enrayer, dès le premier instant, sa chute retentissante.
Je n’ai jamais eu l’intention de me moquer de son apparence, malgré la tentation que cela pouvait représenter ; j’ai plutôt observé et traqué, autant que j’ai pu, les traces de ses actes et de ses réactions, ainsi que celles de sa constitution psychique défaillante et de ses troubles, sur les traits de son visage.
J’ai donc cherché, autant que possible, à l’éloigner d’une image figée, d’un cadre unique, semblable à ces portraits que choisissent les services de sécurité et les administrations d’orientation morale afin de tapisser les murs des bureaux, les façades des immeubles, les panneaux routiers, les cahiers des élèves et les murs des casernes militaires.
Enfin, j’ai tenté de transformer ses traits, ses émotions, ses expressions et ses gestes en formes visuelles satiriques, en lignes reliant l’apparence à l’intériorité. Je ressens à présent une joie particulière : j’ai tenu ma promesse et je ne serai plus contrainte de le dessiner chaque jour.
«Les régimes totalitaires tombent toujours; mais la pensée totalitaire est une autre affaire : certains de ses éléments peuvent continuer d’exister.»
(Extrait de Les Origines du Totalitarisme, Hannah Arendt)
J’ai travaillé au journal libanais Al-Safîr, comme caricaturiste du quotidien politique et social du journal de 1995 à 2015. J’ai publié certains dessins caricaturaux sur Bachar Al-Assad avant le déclenchement de la révolution, dans ma rubrique quotidienne Regarde la figure. Bien entendu, les numéros dans lesquels ces dessins avaient été publiés n’entraient pas en Syrie, car les agents de la censure avaient pour habitude d’interdire l’entrée du numéro entier dans le pays, lorsqu’ils ne parvenaient pas à déchirer les pages des journaux et des magazines qui laissaient entendre un soupçon de critique du pouvoir, ou du président.
L’un de ces dessins portait sur l’arrestation de Michel Kilo, écrivain, journaliste et homme politique syrien, à la suite de sa signature de la déclaration «Damas–Beyrouth, Beyrouth–Damas», à la mi-mai 2006.
Il fut arrêté après avoir signé ce texte qui appelait alors à corriger les relations syro-libanaises et à reconnaître l’indépendance du Liban. Cette déclaration fut considérée comme une défiance majeure à l’égard des politiques du régime syrien, à cette époque, surtout après le retrait des forces syriennes du Liban en 2005, à la suite des répercussions de l’assassinat du Premier ministre libanais Rafic Hariri, tué dans l’explosion de son convoi présidentiel, à l’aide d’une voiture piégée, le jour de la Saint-Valentin, le lundi 14 février 2005, à Beyrouth, près de l’hôtel Saint-Georges. Des soupçons ont été soulevés quant au rôle de Bachar Al-Assad dans la planification de l’opération. Le gouvernement syrien n’a pas publié de nécrologie officielle pour Rafic Hariri, lors de son assassinat, bien que Hariri eût occupé une fonction officielle importante et entretenu avec Damas et ses alliés, au Liban, une relation politique longue et complexe.
J’ai appris plus tard que le regretté professeur Michel Kilo avait reçu en prison un exemplaire du dessin caricatural, et que celui-ci avait eu un effet bénéfique sur son moral.
Bien sûr, cette étape fut précédée par le «printemps de Damas», nom donné à une courte période d’ouverture politique relative en Syrie après l’arrivée de Bachar al-Assad au pouvoir en 2000.
Le printemps «illusoire» de Damas s’étendit approximativement de l’été 2000 à l’automne 2001. Les services de sécurité se mirent ensuite à restreindre de nouveau les libertés et à fermer les forums culturels. Les débats politiques et intellectuels publics furent interdits, alors même qu’ils portaient des revendications telles que: l’abolition de l’état d’urgence en vigueur depuis 1963, les libertés publiques, l’indépendance de la justice et l’autorisation de former des partis politiques. La plupart des participants au printemps de Damas, malgré leurs revendications pacifiques en faveur de la réforme et de la démocratie, furent emprisonnés, interdits de voyage ou marginalisés politiquement.
Comme à l’accoutumée, le tiroir des accusations toutes prêtes fut rouvert: «atteinte à la dignité de l’État» et «tentative de modifier la Constitution par des moyens illégaux». Vous souvenez-vous de la farce consistant à modifier la Constitution de manière «légale» pour transmettre le pouvoir au «jeune» président ?
Il est alors devenu évident que Hafez Al-Assad, fondateur de l’appareil répressif et sécuritaire complexe, continuait à gouverner depuis sa tombe. Nous sommes revenus à la vitesse de l’éclair au discours sécuritaire brutal habituel. Et que ta maison n’y trouve rien de bon.
«Tout au long de l’histoire, les nations et les classes ont combattu leurs oppresseurs, lorsqu’il existait la moindre chance de victoire, et bien souvent elles l’ont fait même sans cette chance; en réalité, l’histoire de l’espèce humaine est l’histoire de la lutte pour la liberté.»
(Extrait de L’Anatomie de la Destructivité Humaine, Erich Fromm)
Les révolutions du printemps arabe ont commencé fin 2010 et début 2011. Les protestations ont éclaté en Tunisie, le vendredi 17 décembre 2010 et se sont achevées par la chute du président fugitif Zeine Al-Abidine Ben Ali, le vendredi 14 janvier 2011, après sa fameuse déclaration «Je vous ai compris» — puis il a pris la poudre d’escampette, et son avion s’est posé à l’aéroport de Djeddah, en Arabie saoudite.
Le mardi 25 janvier 2011, des manifestants commencèrent à sortir sur la place Tahrir, au centre du Caire, en Égypte, pour protester contre les politiques du régime en place. Cette révolution conduisit à la démission du président Mohammed Hosni Moubarak, le vendredi 11 février 2011 et coupa ainsi la route à l’éventualité de la transmission du pouvoir à son fils Gamal, alors très sérieusement envisagée. Les protestations s’étendirent à d’autres pays arabes comme la Libye, le Bahreïn et le Yémen.
Le vendredi 18 mars 2011, la ville de Deraa, au sud de la Syrie, connut une manifestation pacifique contre le gouvernement, considérée, avec les graffitis laissés par des enfants sur le mur du lycée de Deraa Al-Balad pour garçons — dont la phrase: «C’est ton tour, docteur» — et la manifestation de Damas, au souk Al-Hamidiyé, le mardi 15 mars 2011, comme les premières laves du volcan de la révolution syrienne.
Le tiroir s’ouvrit de nouveau, et des chars furent envoyés à Deraa, puis plus tard aux autres villes. Les autorités ouvrirent le feu sur les manifestants, y compris sur des enfants, faisant des morts et des blessés.
Bachar Al-Assad ne s’enfuit à Moscou qu’après quatorze ans, depuis le déclenchement de la révolution contre lui et qu’il aimait appeler «le complot cosmique» et que ses partisans appelaient «la crise». Toutes ces manifestations et protestations ne l’ont pas poussé à démissionner ; au contraire, il s’est «accroché» au pouvoir et y a mordu à pleines dents. Il n’a pas dit aux Syriens: «Je vous ai compris», comme Zeine Al-Abidine Ben Ali, dont la fuite précoce a épargné le sang de nombreux citoyens tunisiens. Quant aux Syriens, ils ont payé un prix exorbitant: des millions de victimes parmi les martyrs morts sous la torture, les réfugiés, les détenus, les disparus et les personnes recherchées par les services de sécurité.
Bachar Al-Assad s’enfuit donc après quatorze ans depuis le déclenchement de la révolution contre lui, sans avoir rien compris.
J’ai toujours cru que le peuple est plus patient que ses despotes, plus lucide que ses élites, plus audacieux que ses intellectuels, plus courageux que ses médias et même plus léger que ses moqueurs. Dès le début, les manifestants à Damas ont scandé, avec une audace sans précédent, des slogans contre le régime de Bachar Al-Assad, parmi lesquels: «Vole et éclate, oh Bachar!»
Cette formule reprend de manière moqueuse le nom de Bachar à travers le mot bûchâr (popcorn), ou encore fûchâr, châmiyeh, nafîch, qaṭṭâniyeh ou farrâkh — autant de mots pour une seule chose: le maïs éclaté à la chaleur. Cette phrase satirique fut l’une de celles qui m’inspirèrent le plus fortement à accroître ma production de dessins caricaturaux moqueurs.
Un autre surnom attribué à Bachar Al-Assad depuis 2012 est «Al-Baṭṭah» (Le Canard), à la suite de la fuite de certaines correspondances électroniques le concernant. L’expéditrice en aurait peut-être été son épouse Asmaa, ou l’une de ses admiratrices, qui l’y désignait par ce sobriquet. Cela explique la présence récurrente du canard comme motif visuel dans plusieurs dessins caricaturaux de ce livre.
J’ai aussi réalisé un dessin caricatural dans lequel j’ai emprunté la fameuse formule du grand artiste comique et écrivain satirique Nihad Qalii (1928-1993): «Si nous voulons savoir ce qu’il y a en Italie, il faut savoir ce qu’il y a au Brésil.»
Dans la série Réveille-toi (Ṣaḥ Al-Nawm), le journaliste Ḥusnî Al-Burâzân (Nihad Qalii) essayait d’en faire l’ouverture d’un article qui ne se terminait jamais.
Ce dessin n’a pas été publié dans le journal libanais Al-Safîr, où je travaillais; je l’ai publié, comme beaucoup d’autres dessins de ce livre, sur mes comptes officiels de réseaux sociaux.
Alors que je préparais, en 2012, ma première exposition de caricatures sur Bachar Al-Assad en exil, en Suède, sous le titre «Né dictateur», j’étais invité à dîner chez une famille suédoise. Tandis que la maîtresse de maison s’apprêtait à jeter un os de cuisse de veau, resté des reliefs du festin, je me suis écrié: «S’il vous plaît, ne le jetez pas! Puis-je le garder?» J’avais remarqué sa ressemblance étrange avec les traits de Bachar. Cet objet fut d’ailleurs l’une des pièces de l’exposition.
L’explosion qui visa, le mercredi 18 juillet 2012, le bâtiment de la Sécurité nationale, à Damas, cibla une réunion de la cellule de crise chargée de diriger la «guerre» contre l’opposition. L’attaque entraîna la mort de plusieurs hauts responsables sécuritaires et militaires, parmi lesquels Daoud Rajha, ministre de la Défense ; Assef Chawkat, vice-ministre de la Défense et époux de Bouchra, la sœur de Bachar; Hassan Turkmani, adjoint du vice-président pour les affaires militaires et Hicham Ikhtiyar, chef du bureau de la Sécurité nationale, mort plus tard des suites de ses blessures. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Mohammed Al-Chaar, survécut et se rendit plus tard, après la chute du régime, aux forces de sécurité générale, en février 2025.
Avant le déclenchement de la révolution syrienne en 2011, la première statue de Hafez Al-Assad à avoir été brisée l’a été le vendredi 12 mars 2004, dans la ville d’Amouda, au nord-est de la Syrie. Lors d’un match de football entre les équipes d’Al-Futuwwah et d’Al-Jihâd, des émeutes éclatèrent; les forces de sécurité intervinrent violemment, causant la mort de 36 Kurdes. Le lendemain, une manifestation eut lieu à Amouda, au cours de laquelle les protestataires brisèrent la statue de Hafez, à l’entrée est de la ville, ainsi que les portraits accrochés sur les bâtiments publics, dans une première historique en Syrie.
Le jeudi 21 juin 2012, le colonel pilote Hassan Mirii Al-Hamadah, commandant de l’escadron de recherches scientifiques à la base militaire de Khalkhala, dans le gouvernorat de Soueïda, réalisa la première défection d’un pilote de chasse syrien pendant la révolution syrienne. Au cours d’un vol d’entraînement au-dessus du gouvernorat de Deraa, il se sépara de son escadrille et atterrit avec son MiG-21 sur la base aérienne du roi Hussein, dans la ville de Mafraq, au nord de la Jordanie, où il demanda l’asile politique. Dans le langage populaire, nous appelons la gifle humiliante portée sur la nuque une «ṭayyârah».
La première utilisation documentée des barils explosifs, par le régime syrien, remonte au mercredi 12 juillet 2012, lorsqu’ils furent largués par des hélicoptères sur la ville de Daël, dans la campagne de Deraa, causant la mort de cinq civils, dont une fillette et trois femmes et blessant environ huit autres personnes.
Les deux personnages principaux de la célèbre série comique Ṣaḥ Al-Nawm, dont l’action se déroule à Damas, dans «la ruelle où chacun met la main où il peut», étaient le candide Ḥusnî Al-Burâzân (Nihad Qalii) et le malicieux Ghawwâr Al-Ṭocheh (Doraid Lahham). Et Ḥusnî tombait sans cesse victime des mauvais tours de Ghawwâr.
Les spectateurs éprouvaient pourtant de la sympathie pour le «méchant». Le phénomène de «sympathie pour le méchant» est bien connu en psychologie: il désigne le fait qu’un individu développe de l’empathie, voire une forme de soutien, envers une figure négative dans un film, une série ou même dans la réalité. Ce phénomène peut être rapproché du syndrome de Stockholm, cet état psychologique dans lequel une personne finit par éprouver de la sympathie pour quelqu’un qui la menace ou lui fait du mal.
La sympathie suscitée par Ghawwâr Al-Ṭocheh— personnage rappelant par certains aspects Charlie Chaplin— vient peut-être aussi du fait qu’il représente, selon le critique de cinéma allemand Siegfried Kracauer, une figure qui «gouverne le monde depuis le bas, en tant qu’individu qui ne représente absolument rien».
En 1976, Nihad Qalii fut frappé par une paralysie qui le réduisit progressivement au silence et l’éloigna du travail et de la création, après avoir été violemment frappé à la tête avec une chaise, dans un restaurant de la vieille ville de Damas, par un homme présenté comme l’un des membres des tristement célèbres Brigades de défense (Sarâyah Al-Difâ‘), milice fondée par Rifaat Al-Assad, frère de Hafez.
Doraid Lahham, lui, choisit de se ranger du côté du fauteuil du pouvoir. Plus tard, sous le règne du fils, il désigna Bachar Al-Assad comme «le maître de la patrie» et déclara littéralement: «Si ma patrie a tort, je suis avec elle; s’il a froid, je suis son vêtement; s’il est vieux, je suis sa canne; s’il est pieds nus, je suis sa chaussure.»
La déception ressentie par une large partie des Syriens envers Doraid vient, peut-être, du fait que sa défense d’un pouvoir corrompu et sa proximité assumée avec celui-ci, contredisaient l’attachement populaire à Ghawwâr, ce vagabond qui n’avait rien à perdre.
Beaucoup de partisans et de soutiens du régime de Bachar— syriens comme arabes— semblaient prendre plaisir à glorifier la botte militaire, allant jusqu’à la poser sur leur tête ou à l’embrasser. Un phénomène qui mériterait, de la part des chercheurs, une étude sérieuse, détaillée et approfondie.
Si la sympathie pour «le méchant» peut être liée au syndrome de Stockholm, à quoi faut-il alors rattacher le fait d’embrasser la chaussure militaire ?
Ce qui frappe, c’est que les Syriens, pendant la révolution, reprirent le slogan: «Que ton âme soit maudite, Hafez!»
Or, par une ironie singulière, la réplique fétiche de Ḥusnî dans Ṣaḥ Al-Nawm était précisément: «Que Dieu te maudisse!»
Il l’adressait à Ghawwâr, après chacun des mauvais tours que celui-ci lui jouait.
Les Iraniens ont poursuivi leur soutien politique et militaire à la clique au pouvoir à Damas, qui dirige un État corrompu. Ali Khamenei, Juriste-Théologien (Al-Walî Al-Faqîh) et Guide Suprême (Al-Murchid Al-A‘lâ) de la Révolution islamique iranienne, ainsi que Mahmoud Ahmadinejad, président de la République iranienne, ont soutenu le régime syrien dans leurs discours politiques. Ils ont constamment insisté sur leur soutien à la «résistance» en Syrie et sur leur refus «des ingérences étrangères», tout en affirmant que le peuple syrien devait déterminer son destin par «lui-même». L’allié de l’Iran, le Hezbollah libanais, est entré de manière effective et ouverte dans le conflit syrien, en 2012. Sa participation a commencé par un soutien au régime syrien dans des batailles décisives, notamment dans des régions comme le Qalamoun, Alep, Al-Qousseir et le sud de la Syrie. Son rôle s’est ensuite élargi pour inclure les combats dans les grandes villes et les zones stratégiques, afin de protéger les lignes d’approvisionnement entre l’Iran, la Syrie et le Liban. Il a également contribué, avec la bande Assadienne, à fabriquer et à inonder le marché mondial de comprimés de captagon.
Le mercredi 11 mai 2011, le voleur Rami Makhlouf, cousin du président Bachar Al-Assad, déclara dans une interview publiée par le New York Times: «Il n’y aura pas de stabilité en Israël s’il n’y a pas de stabilité en Syrie». Bachar, le prétendu «résistant», jouait sur les deux tableaux: le fil iranien et le fil israélien.
«Ce que dit le régime est à 180 degrés de la vérité… Personne ne croit quoi que ce soit de ce qu’ils disent; et chacun sait que personne ne les croit.»
(Extrait de La Domination Ambiguë, Lisa Wedeen)
Le lundi 20 août 2012, le président américain Barack Obama déclara que l’usage d’armes chimiques en Syrie «changerait les règles du jeu», affirmant qu’il s’agissait d’un franchissement des lignes rouges du droit international et qu’une réponse américaine s’ensuivrait, y compris des options militaires. Mais, malheureusement, il ne mit pas sa menace à exécution, ce qui encouragea le régime syrien à poursuivre son bain de sang en Syrie. Certains rapports non confirmés font état d’une coopération technique, entre la Syrie et la Corée du Nord, dans le développement ou l’amélioration de techniques d’armement non conventionnel, y compris chimique.
En mars 2013, la première attaque documentée à l’arme chimique menée par le régime syrien eut lieu dans la région de Khan Al-Assal, dans la campagne d’Alep, où du gaz sarin fut utilisé, faisant 25 morts et des dizaines de blessés.
Puis l’attaque chimique contre la Ghouta orientale eut lieu le mercredi 21 août 2013. L’attaque, qui utilisa du gaz sarin, fit environ 1 400 morts civils, dont un grand nombre d’enfants, dans des zones de la campagne de Damas comme Zamalka, Aïn Tarma et Moadamiyé. Elle demeure l’une des attaques chimiques les plus meurtrières du XXIe siècle.
Dans une interview accordée par Boutheïna Chaabane, conseillère politique et médiatique à la présidence syrienne, à la chaîne Sky News English le jeudi 5 septembre 2013, elle déclara textuellement: «Le gouvernement syrien n’est pas responsable des attaques du 21 août; le responsable est l’opposition, qui a enlevé des enfants et des hommes dans des villages de Lattaquié, les a amenés à la Ghouta, les a rassemblés au même endroit et a utilisé contre eux des armes chimiques.»
Cette déclaration provoqua une vague d’indignation et de moqueries, notamment à cause de l’étonnement suscité par l’idée de transporter 1 400 personnes, depuis des villages de Lattaquié jusqu’à la Ghouta, à environ 260 km, dans des autobus, puis de les exposer à des armes chimiques sans que les services de sécurité ni les forces armées de l’État ne s’en aperçoivent.
C’est ainsi que Ibn Khaldûn, qui visita Damas au IXe siècle de l’hégire, intitula l’un des chapitres de sa célèbre Introduction (Muqaddimah): «L’injustice annonce la ruine de la civilisation.»
«On peut fermer la porte, mais on ne peut pas faire taire les gens.»
(Ancien proverbe persan, attribué à Luqmân Al-Ḥakîm, le Sage)
À la fin de l’année 2013, «César» fit défection du régime syrien. César est le pseudonyme d’un ancien photographe militaire syrien qui, avec un groupe de ses compagnons, fit sortir clandestinement des milliers de photos documentant les victimes de la torture, dans les prisons du régime.
Il quitta la Syrie en secret avec plus de 55 000 photos ayant documenté les meurtres dans les centres de détention du régime. Ces images furent révélées pour la première fois en janvier 2014, dans un rapport rédigé par une équipe juridique internationale, puis largement diffusées, devenant l’une des preuves les plus importantes des crimes de guerre en Syrie.
À la suite de cela, la Chambre des représentants américaine adopta en 2019, à l’unanimité, le «Caesar Syria Civilian Protection Act», connu sous le nom de «loi César», une loi prévoyant des sanctions contre le gouvernement syrien et contre les pays qui le soutiennent, comme l’Iran et la Russie, pour une durée de dix ans. L’identité réelle de César est restée secrète jusqu’en 2025, lorsqu’il est apparu pour la première fois dans une interview médiatique et a révélé que son vrai nom est Farid Al-Madhan.
«Tout meneur populiste qui réussit réveille dans les foules leurs instincts les plus primitifs.»
(Psychologie des Foules, Gustave Le Bon)
Très tôt apparut le slogan: «Al-Assad, ou nous brûlons le pays!»— formule fondée, en arabe, sur une rime interne.
Il fut repris par les partisans du régime, surnommés les chabbîḥah— des nervis violents au service du pouvoir —, plus brutaux encore que les minḥibbakjiyyeh— des zélés qui justifiaient chaque parole et chaque acte du dirigeant, en lui prêtant une intelligence exceptionnelle, une clairvoyance quasi surnaturelle et un talent supposé pour déjouer les complots.
Entre chabbîḥah, minḥibbakjiyyeh, flatteurs et propagandistes, tous reprenaient le slogan: «Al-Assad, ou nous brûlons le pays!» Et ils finirent réellement par brûler le pays.
Ils tentaient ainsi de répondre aux appels réclamant la chute du régime corrompu, ainsi qu’aux insultes et slogans lancés par la rue insurgée, qui cherchait à briser l’aura des symboles du pouvoir — en particulier celle du «guide emblématique» — à travers des formules telles que: «Que l’âme de Hafez soit maudite!», avant que les slogans ne visent également Bachar.
À l’époque où la Vieille Garde (Al-Ḥaras Al-Thawrî) préparait Bachar Al-Assad à succéder à son frère aîné, Bassel, après la mort de ce dernier, Bachar portait encore le grade de capitaine dans l’armée. Une devinette satirique circulait alors parmi les Syriens: «Capitaine, mais sans commandement. Médecin, mais qui ne soigne pas. Avec un long cou, sans être une girafe. Qui est-ce?»
Dans Le Mot d’Esprit et sa Relation à l’Inconscient, publié en 1905, Sigmund Freud écrit que «le plaisir que nous prenons au mot d’esprit révèle ce qui est réprimé dans un discours plus sérieux».
Privés d’une citoyenneté réelle, mais animés d’un courage exceptionnel face à l’une des machines autoritaires les plus violentes de la région, les manifestants s’autorisèrent alors à tourner en dérision l’apparence même du président. La rue ne voyait aucun mal à comparer Bachar Al-Assad à une girafe, à cause de la longueur de son cou. Cette image traduisait, sans doute, la déception profonde provoquée par ses actes— des actes qui, dans l’expression populaire syrienne, «raccourcissent nos cous», c’est-à-dire nous couvrent de honte au lieu de nous inspirer de la fierté.
La réaction du pouvoir fut d’une violence extrême: armes lourdes, barils explosifs, armes interdites, mensonge, déni, propagande, et accusations toutes prêtes sorties du tiroir contre la population — «infiltrés», «agents payés», «traîtres», «minḥibbakjiyyeh».
Cette violence nourrit la colère et le désespoir, jusqu’à convaincre une grande partie de la population qu’aucune issue n’était possible en dehors de la chute du régime— un régime qui dirigeait ses chars et ses barils explosifs contre son propre peuple plutôt que contre l’ennemi, tout en prétendant appartenir à «l’Axe de la Résistance».
La satire devint alors une arme populaire. Et la colère du peuple se tourna contre le pouvoir, contre sa tête— et même contre son cou.
«Veuillez entrer dans la jarre.»
(Ancien proverbe chinois, dit de celui qui se fourre lui-même dans l’embuscade ou le piège qu’il a tendu à autrui.)
Le mercredi 8 octobre 1980 fut signé le traité d’amitié et de coopération entre la Syrie dirigée par Hafez Al-Assad et l’Union Soviétique, dirigée par Leonid Brejnev. Il ne s’agissait pas d’un traité officiel de défense mutuelle au sens militaire complet, mais d’une forme de soutien au régime du père Assad. Le traité resta en grande partie symbolique, mais il constitua la pierre angulaire de la relation syro-soviétique, qui se prolongea ensuite avec la Russie après l’effondrement de l’Union Soviétique.
La Russie a utilisé son droit de véto en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, en héritant ce siège de l’Union Soviétique, qui n’existe plus depuis longtemps. Elle y a eu recours à maintes reprises pour protéger le régime Assad de toute reddition de comptes et de toute chute, avant de couronner sa présence dans le dossier syrien par son intervention militaire, en Syrie en 2015, ce qui a contribué à modifier le rapport des forces en faveur du régime Assadien, alors à la veille de l’effondrement.
Exemples marquants de veto russe :
octobre 2011: premier véto sur un projet de résolution condamnant l’usage de la violence contre les civils en Syrie;
2012-2013: plusieurs vétos contre des projets de résolution appelant à renvoyer la Syrie, devant la Cour pénale internationale;
2017: véto sur des projets de résolution concernant l’arrêt des opérations militaires, notamment dans des zones comme Alep;
Et 2018: véto contre des projets de résolution appelant à enquêter sur l’usage des armes chimiques.
Nombre de fois où la Russie a utilisé son droit de véto au Conseil de sécurité de l’ONU pour protéger le régime de Bachar Al-Assad, par année, jusqu’en 2024 :
Cela dit, la relation entre l’occupant russe et Bachar Al-Assad a connu des tensions, et la partie russe a pris soin de l’humilier, notamment:
L’absence du drapeau syrien lors de certaines rencontres officielles ;
Et le fait qu’un officier russe empêcha Al-Assad de rejoindre Poutine, lors de la visite surprise de ce dernier à la base militaire de Hamimim. L’incident fut alors décrit comme une «humiliation délibérée» du chef du régime syrien par Poutine, qui s’acharnait à montrer Bachar au monde comme un soldat de troisième rang parmi ses soldats, et même pas de la zone de ses chefs ou officiers, après l’avoir privé de son escorte personnelle et de tout protocole présidentiel ;
en février 2016, l’expert russe Alexeï Malachenko utilisa une comparaison particulièrement dure pour décrire le comportement de Bachar, disant que ce qu’il faisait ressemblait à «la tentative de la queue de contrôler le chien». Il ajouta qu’ Al-Assad cherchait à convaincre Moscou qu’aucun accord entre la Russie et Damas n’était possible sans lui au pouvoir.
Visites de terrain et tournées provocatrices
Visite de Jobar, le jeudi 1er janvier 2015
Visite provocatrice à Daraya, après sa destruction et l’évacuation de la ville de ses habitants, accompagnée de la prière de la fête du sacrifice (Eïd Al-Aḍḥah), le lundi 12 septembre 2016.
Visites aux blessés des forces armées de l’État, en 2016 et en 2018.
Dans une rue de Damas, en 2015.
Visite de terrain surprise, en 2019.
Visite de Bachar Al-Assad et de sa famille à la ville d’Alep dévastée, le 6 février 2023.
Dessins animés et mémoire créative
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Bachar Al-Assad a très tôt sorti du tiroir le controversé concept de «société homogène», dès le déclenchement de la révolution contre lui en 2011, dans le cadre de son insistance sur l’unité nationale et la cohésion sociale en Syrie, malgré les tensions et les conflits.
L’un des discours les plus marquants dans lesquels il a évoqué l’idée d’une société homogène fut celui qu’il prononça à l’occasion de la fête de l’Armée, le 1er août 2012. En 2017, il fit encore référence à une «homogénéité saine» de la société, en parallèle avec la transformation démographique mise en œuvre par le pouvoir au fil des années, après l’exil forcé des habitants opposants, c’est-à-dire des «non homogènes», hors de leurs villes et de leurs villages, puis leur destruction.
Cette idée servit à justifier les politiques du pouvoir face à l’opposition, à savoir l’arrestation, l’élimination, la disparition, le déplacement forcé et l’exil, présentés comme des éléments essentiels à «la stabilité du pays».
Il réitéra cette référence à la société homogène, le samedi 17 juillet 2021, lorsqu’il prononça un discours officiel à l’occasion de son serment, pour un quatrième mandat présidentiel de sept ans, mandat qui ne devait pas aller à son terme, après sa victoire à l’élection présidentielle, tenue le 26 mai 2021 avec 95,1 % des voix.
Le mercredi 12 août 2020, Bachar fut victime d’un malaise de santé, au moment où il prononçait un discours devant les membres du Parlement syrien. Selon les rapports officiels, il aurait subi une chute soudaine de sa tension artérielle, ce qui l’aurait contraint à interrompre son discours, pendant quelques minutes, et à quitter la salle avant de revenir poursuivre son allocution.
Le samedi 4 septembre 2021, Abou Salim Daaboul, directeur du cabinet privé à la présidence syrienne pendant près d’un demi-siècle, sous Hafez al-Assad puis son héritier Bachar, est mort.
Bachar n’a pas prononcé de discours lors du 31e sommet arabe, tenu en Algérie, en mars 2022, bien qu’il y ait participé. Il n’a toutefois pas été invité à prendre la parole, et son nom n’a pas été inscrit sur la liste des intervenants officiels. Cette situation a été considérée comme une exception, car les chefs d’État, membres de la Ligue Arabe obtiennent d’ordinaire l’occasion de prononcer un discours, lors des sommets.
(Ancien proverbe koweïtien)
Le sentiment de désespoir avait laissé les gens croire que toutes les années écoulées n’avaient fait qu’ancrer Bachar davantage dans le sol, tandis que toutes les tentatives visant à l’écarter du fauteuil du pouvoir semblaient avoir échoué; il paraissait qu’un consensus s’était formé sur son maintien au pouvoir, et qu’il fallait désormais composer avec lui, comme avec une donnée de fait et l’accepter. Le désespoir commença alors à s’insinuer dans le cœur de la plupart de ceux qui s’étaient dressés contre lui. C’est précisément à cet instant de désespoir que des ailes lui ont poussé, le faisant sortir au-dehors.
Toute une série de bouleversements dramatiques a eu lieu dans le monde; notamment la poursuite de la guerre en Ukraine, qui épuise le président russe Poutine; ainsi que le conflit irano-israélien, qui a pris une nouvelle tournure, jusqu’à l’élimination de la plupart des dirigeants du Hezbollah libanais, par le Mossad, suite à ce que l’on a appelé les attaques aux pagers (bipeurs). Puis vint l’assassinat du secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah; et la bande assadienne perdit ainsi l’un de ses plus puissants soutiens et défenseurs.
Il semble aussi que le tiroir des compromis internationaux se soit ouvert et qu’une décision ait été prise, stipulant qu’il fallait écarter Bachar Al-Assad. Le régime d'Al-Assad s’est alors effondré en un clin d’œil, le dimanche 8 décembre 2024, lors d’une vaste offensive lancée par des forces de l’opposition, menées par Hay’at Taḥrîr Al-Châm (Organisation de Libération du Levant). Celles-ci, à mesure qu’elles avançaient vers Damas, des rapports indiquent que Bachar avait fui la capitale, à bord d’un avion, à destination de la Russie.
Il se trouve que j’étais au Caire, le jour de la débâcle humiliante de Bachar vers Moscou, alors que je préparais le vernissage de mon exposition intitulée: «Je ne pense pas à y retourner».
Quelques jours après, j’ai réservé un billet d’avion pour Beyrouth, puis parcouru en taxi les 111 kilomètres, menant à Damas. Je suis entré sur le territoire syrien; et quel sentiment étrange ce fut de voir, au poste-frontière de Jdeidet Yabous, que personne n'a tamponné mon passeport!
Me voilà donc revenu à Damas, ma ville natale, avec une simplicité qui ressemblait à l’impossible. J’ai revu ma maison, après une longue absence forcée, qui avait précédé de plusieurs années le début de la révolution. Les visages de mes compatriotes étaient détendus et lumineux, comme si un rocher du poids du mont Qassioun, dominant la ville, avait enfin été retiré de leurs épaules.
J’allais enfin cesser de dessiner quotidiennement Bachar Al-Assad, et j’espérais voir naître une véritable alternance politique qui me permettrait de dessiner un nouveau président, tous les quatre ou cinq ans.
Après le départ précipité de Bachar du Palais du Peuple, tous les détails commencèrent peu à peu à apparaître. Mais un mystère demeure: quel était donc le secret de cette quantité impressionnante de sacs de mulûkhiyyah (la corète) empilés, retrouvés sur les étagères et jusque dans les tiroirs de la cuisine du palais présidentiel ?
Des informations non confirmées officiellement, en provenance de Moscou, indiquent que Bachar continue de s’enfoncer dans sa rupture avec le réel, mais cette fois en passant de longues heures, presque sans interruption, devant des jeux vidéo.
En général, les gens écrivent des livres parce qu’ils veulent dire des choses qu’ils souhaitent voir, d’une manière ou d’une autre, durer. Ainsi, ce que Saad attend de ce livre dépasse «l’effet passager» que produisent les dessins de presse, tout comme cela dépasse l’effet laissé par ses conversations intelligentes et brillantes, marquées par la capacité à saisir la contradiction et à l’ériger en outil de déclenchement du rire.
Sayed Mahmoud, journaliste égyptien
Ce qui distingue les œuvres de Hajo, c’est que la ligne avec laquelle il dessine est « humanisée ». Autrement dit, lorsqu’il prend un crayon et le pose sur le papier, il étabit déjà plusieurs connexions directes entre son cœur, son esprit, sa main et le support; et la vie commence alors à circuler, à travers ces médiations inertes. C’est là ma «définition» de l’art, si quelqu’un me demandait de le définir.
Cela apparaît clairement lorsqu’il ajoute du texte au dessin. La forme de l’écriture, elle-même, possède des significations visuelles qui ne sont pas moins importantes que la qualité du dessin. La forme du mot peut, elle aussi, décrire quelque chose et porter avec elle autant de vie que la forme d’une personne dans le dessin.
Très souvent, je ne cherche pas l’idée dans le travail de Saad; je me laisse simplement porter par l’œuvre, dans sa perfection, sous tous ses aspects.
Anas Homsi, artiste plasticien syrien
Ce livre, Président sans raison… et sans gêne réunit une sélection de dessins satiriques dont le sujet est Bachar Al-Assad, en tant que président «élu», ayant hérité d’un régime républicain de son père. Je me suis fait le serment de le dessiner chaque jour, que le dessin soit publié ou non, jusqu’au moment de sa chute que je tenais, comme beaucoup d’autres, pour inévitable, tôt ou tard, en raison du soutien aussi étrange qu’acharné apporté à son système corrompu, meurtrier et dévastateur contre les hommes et la pierre, par de grandes puissances, des États du Moyen-Orient, des milices et des mercenaires; un soutien féroce destiné à enrayer, dès le premier instant, sa chute retentissante.
J’ai tenté de transformer ses traits, ses émotions, ses expressions et ses gestes en formes visuelles satiriques, en lignes reliant l’apparence à l’intériorité. Je ressens à présent une joie particulière: j’ai tenu ma promesse et je ne serai plus contrainte de le dessiner chaque jour.
Saad Hajo
Fin